À BAS LES CUBES, MORT AUX MEEPLES

L’activité ludique est un exercice intellectuel, personne n’en doute. Le jeu est futile, c’est une forme de roue libre pour l’esprit. Ce n’est pas sérieux, les enjeux sont sans importance… Les enfants comprennent cela tout de suite, les gros joueurs de Poker jamais.

 

Le jeu peut tout à fait se passer de matériel, avec quelques lignes dans le sable et des cailloux suffisent pour jouer au Go pendant des années. De même de très nombreux jeux utilisent un matériel minimaliste ou générique. Le nombre de jeux différents qui utilisent un bête paquet de cartes ou quelques dés à six faces est proprement hallucinant.

Les « nouveaux jeux » – qui ont quand même plus de trente ans dans les dents maintenant – ont apporté un nouveau type de matériel sur les tables. Avant eux il y avait eu des tas de choses très amusantes, typées pour les jeunes et utilisant le plastique à gogo, si possible en grand format. Hippo-glouton bien sûr, Bourricot l’âne à charger, etc. Mais voilà les nouveaux jeux ont un peu chamboulé tout cela, notamment sous l’impulsion des jeux de rôles qui ont permis de développer l’imaginaire ludique et la capacité des joueurs à piger des règles un peu moins basiques, histoire d’aller chercher le plaisir ludique un peu plus haut.

Et le matériel de jeu dans tout cela ? Grande évolution là encore, les dés ont explosé pour offrir plus ou moins de faces, les plateaux de jeu se sont déstructurés, complexifiés, les jeux de cartes à collectionner et les jeux de ont créé des genres particuliers. Aujourd’hui les jeux utilisent souvent des mécaniques et du matériel issus de divers types de jeux.

 

 

On n’est pas des pions !

Quid de la qualité de ce matériel de jeu ? Jadis j’ai toujours préféré le Tarot à la Belote parce que les cartes étaient illustrées et que le Pierrot du « petit » et les cuirassiers du « 21 » étaient bien plus parlants que des cartes banales. Quand on peut poser « L’Ost du Nord » ou « Daenerys Targaryen » dans une partie du Trône de Fer JCE, c’est autre chose qu’une pauvre carte de roi de cœur. De même entre la bataille navale traditionnelle avec des croix sur un papier et une partie de Dreadfleet, il y a comme qui dirait un monde.

Le matériel de jeu est important, très important même car il est l’un des supports ou plutôt l’un des vecteurs de l’imaginaire, individuel ou collectif, qui est lié au jeu. Si je joue au Yams avec quelques dés, il n’y a aucun imaginaire, ça reste au niveau du sous-bock. Par contre si j’ajoute des gobelets de style péruvien et des petits toucans sur une des faces de dés, d’un seul coup c’est autre chose, c’est Perudo et on parie sur des Pacos. Essayez un Perudo avec des verres et des dés à six faces normaux, ce sera forcément moins bien.

Dans les jeux de rôles le matériel peut être un frein. Les figurines demandent un travail important et ce qui relève du grandeur nature est un peu hors cadre dans une partie sur table. La matière du jeu de rôle est l’imagination collective, incarner cette imagination est forcément réductrice et très difficile. À l’inverse dans le jeu de plateau il s’agit de présenter un univers relativement limité et assez directif. Un cadre général et des règles. Il est donc tout à fait utile d’avoir un matériel de jeu qui non seulement fait fonctionner le jeu côté règles, mais contribue aussi à l’immersion dans le cadre du jeu, et accessoirement à distinguer ce jeu des autres.

 

 

Touchons du bois

Donc voilà le jeu nouveau qui vient de sortir. Il repose sur tel ou tel mécanisme de jeu (et souvent il apporte son originalité en la matière), il est placé dans un univers bien défini (science-fiction, médiéval fantastique, Renaissance, moutons punks, etc.) et… paf, quand en ouvrant la boîte on découvre des cartes, des plateaux de jeu en carton et des pions ou autre petits éléments.

Le plateau de jeu et les cartes sont forcément originales, même si le style d’illustration est souvent typé d’un genre ou d’un autre. Mais côté pions et petits éléments, c’est trop souvent la Bérézina, on a droit une fois de plus à des cubes en bois et à des meeples. Et franchement, c’est énervant, horripilant. Au déballage du jeu on connaît déjà une partie du matériel, un peu comme si l’on avait oublié quelque chose et que l’on devait prendre des pions dans un autre jeu pour compléter. Pour ce qui est de l’immersion dans un univers et de l’individualisation d’un jeu, c’est zéro pointé.

Imaginez un instant une partie de Battlestar Galactica. J’incarne Lee Adama et je vais sur le pont du Galactica pour activer deux chasseurs afin de contrer l’attaque d’une base stellaire Cylon… Je bouge donc mon meeple rouge, attention les disques noirs sont les méchants Cylons.

Le cube en bois peut se comprendre quand il s’agit juste d’un marqueur à faire bouger sur une échelle, pour compter les points de victoire ou par exemple. Par contre certains jeux en abusent. Dans Takenoko par exemple on a à la fois des petits canaux d’irrigation en bois basique, mais aussi de superbes bambous et deux figurines peintes de toute beauté. A contrario d’autres jeux abusent du marqueur en bois. Dans Through the Ages, malgré une mécanique de jeu excellente, c’est l’avalanche de petits cubes en bois. Kingdom Builder, jeu intelligent, assez fin… mais voilà avec toutes les petites maisons en bois sous le nez je pense irrésistiblement au Monopoly, le genre de comparaison qui fait quand même mal en 2013.

 

 

Le pingouin de cristal mauve

Un petit jeu comme Fistful of Pinguins repose en partie sur le côté sympathique de son matériel, des dés colorés et des pingouins en plastique originaux et bien réalisés. Ça ne va pas chercher bien loin mais remplacez les pingouins par des cubes en bois noir et tout ce suite ça plombe l’ambiance de ce jeu rapide et fun. Beau matériel aussi pour Croc ! et ses terribles petits bonhommes à démantibuler, le tout dans une petite mais belle boîte en métal… c’est donc possible on dirait d’avoir du beau matériel.

Je me suis dit qu’il s’agissait d’une question de coût, qu’un design de pions original en plastique coûtait trop cher à produire. Et puis après en avoir discuté de-ci de-là, il s’avère que c’est plutôt le bois certifié européen qui n’est pas donné. Certains jeux bourrés de matériel ou carrément de figurines comme Les Demeures de l’épouvante coûtent cher mais cela ne paraît pas exorbitant vu le matériel fourni. Les fameux frères Fragor créent aussi un matériel de folie pour leur jeu annuel, avec un tirage restreint. À y réfléchir un peu le souci est plutôt du côté du jeu classique à 40-50 euros qui ne contient que quelques cubes de bois et des pions en carton pas terribles.

Entendons-nous bien, on n’achète pas les jeux au poids et ce n’est pas le matériel qui fait tout l’intérêt d’un jeu, mais l’originalité du matériel, sa qualité participe du plaisir de jouer, de la personnalité d’un jeu… et comme la mémoire est visuelle, on se souvient du beau matériel et cela incite à y rejouer. Du bois pourquoi pas, mais alors avec un design original, comme par exemple les lapins de Dixit, qui sont simples mais plutôt marrants.

J’ai l’impression qu’au-delà de l’aspect financier, la faiblesse du matériel de certains jeux est surtout liée aux processus de conception. On utilise volontiers du matériel générique pour les prototypes de jeux mais autant l’on personnalise les illustrations, autant les pions et marqueurs c’est plus rare. Un peu comme si l’aspect jouet faisait peur. Et pourtant les jeux avec figurines sont plutôt à classer du côté des wargamers sérieux non ?

 

 

C’est de l’art pis c’est tout

La figurine est un peu un must, évidemment cela ne doit pas être le standard des jeux de plateau mais servir de référence. Certains pions sont vraiment bien faits et peuvent sans souci recevoir une petite couche de peinture, comme par exemple les petits bateaux de Fortunes de mer.

Regardez un peu de près un petit soldat en plastique… C’est détaillé non ? Si c’est possible pour ce genre de trucs vendus à la centaine on doit pouvoir faire des pions corrects et originaux pour nos jeux. Cela donnera un peu plus de personnalité aux parties et quelques fondus en rajouteront encore le pinceau à la main. Certains jeux à forte personnalité comme La Cité des Voleurs ou Tannhaüser ont du bon matériel de bout en bout : boîte, livret et pions, tout fonctionne ensemble.

Je pense que le rôle du Gobelin Rose est aussi d’exprimer ce genre de choses, qui ne sont pas forcément évidentes à isoler dans le processus de fabrication d’un jeu. Bien sûr il est plus facile de souligner le travers que de le corriger…

 


Suggestions de lecture

Globul

[Fondateur & rédacteur principal] Gnome donc joueur, le Globul a épuisé ses grands-parents aux petits chevaux et au Monopoly, écumé les magasins de jeux depuis des décennies, raflé la série Cry Havoc, mémorisé les Casus Belli et tartiné des règles de wargame en VO au petit-dèj. Les jeux d'aujourd'hui sont rudement bien, accessibles et peuvent se jouer sans travailler le scénar pendant 15 jours complets. Yup !

1 Commentaire

  • Répondre janvier 21, 2013

    Yoffroy

    Très bien vu. Le propre des jeux à thème à l’inverse des jeux abstraits, c’est qu’on nous raconte une histoire.
    Et emprunter des codes narratifs comme on emprunte des cubes en bois sera toujours moins sincère et empathique qu’une création originale.
    On s’éloigne ainsi d’une accumulation de classiques voire de clichés.

    Et puis… excellentes photos !

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